Urbex : objectif exploration

Pénétrer dans les sites abandonnés est une pratique insolite, parfois risquée, où le plaisir de la découverte s’exacerbe par l’adrénaline. Une discipline qui émerge comme une véritable approche artistique et qui porte un nom : l’urbex. Rencontre avec David de Rueda, explorateur urbain à l’épreuve des interdits. Entretien...

Il y a l’âme de l’aventurier et l’œil averti du photographe qui parcourent puis immortalisent ces sites délaissés qui, sillonnés par l’histoire et les hommes, conservent encore une force, un souffle. En ressort une beauté atypique que seule l’insouciance ou la persévérance peuvent mettre en lumière. Hangars abandonnés, hôpitaux désaffectés, banques, églises, stations radar ou spatiale, la rencontre de l’oublié, de l’inattendu offre une vision fascinante dont il est – semble-t-il – difficile de se défaire. David de Rueda a parcouru des centaines de sites aux quatre coins du globe et ses découvertes sont époustouflantes. Grâce à sa maîtrise de la photographie, Nikon lui offre même la possibilité de réaliser le projet de ses rêves : un périple de 45 jours à travers 9 pays, de l’Italie au Kazakhstan. Un voyage qui lui ouvre les portails rouillés sur les endroits les plus impressionnants qu’il lui ait jamais été donné d’explorer… Et un nom qui signe sa réputation, au point de collaborer avec de grandes marques telles que Red Bull ou Google. Parfois, l’inconnu mène quelque part : à l’art.

 

PREMIUM : Peu connu, parfois décrié, l’urbex est désormais reconnu comme un véritable courant artistique… Comment êtes-vous « tombé dedans » ?

David de Rueda : J’ai toujours eu un certain goût pour l’aventure et l’inconnu. Au départ, j’ignorais que c’était une activité qui portait un nom ! Il faut dire qu’il y a une dizaine d’années, l’exploration urbaine n’était pas aussi connue qu’aujourd’hui. Les réseaux sociaux n’en étaient qu’à leurs balbutiements. A l’époque, j’ai simplement voulu explorer des structures qui attisaient ma curiosité. Et je n’ai jamais arrêté.

PREMIUM : Il y a peu, nous avions interviewé un autre grand explorateur d’un autre genre, Mike Horn ; il nous a confié que c’était lorsqu’il allait à la rencontre de l’inconnu et qu’il sortait de sa zone de confort qu’il se sentait en paix. Quelles sensations vous procurent cette quête de lieux oubliés ?

D. de R. : En fait, l’inconnu, c’est notre zone de confort à nous. L’exploration me procure une grande sensation de liberté, mais aussi un sentiment d’accomplissement, humain et artistique. Ce sont des aventures passionnantes et c’est ce qui m’anime.

PREMIUM : L’expression première de l’urbex est donc de prendre des clichés des lieux abandonnés ; pensez-vous du coup que la beauté est partout ?

D. de R. : Des lieux abandonnés, mais pas seulement. Ce sont les coulisses des villes en général qui nous intéressent. Des sous-sols aux toits, en passant par toutes sortes d’infrastructures. La beauté se trouve là où on veut la voir, c’est très subjectif. Je peux être inspiré par beaucoup de choses. Une atmosphère, des lignes, une lumière… Une fois que l’envie est là et que la vision se construit dans mon esprit, je fais tout pour obtenir le résultat espéré. Ca ne marche pas à tous les coups !

PREMIUM : D’ailleurs, comment déterminez-vous vos sites ?

D. de R. : Selon l’inspiration du moment ou en fonction de mes voyages. Certains endroits nécessitent aussi des recherches et une réflexion plus poussées.

PREMIUM : Ce type d’exploration, c’est un peu comme une chasse au trésor ; quel est le dernier site que vous avez déniché qui vous a laissé « l’effet waouw » ?

D. de R. : Cet hiver j’ai exploré des centrales électriques désaffectées en Europe de l’Est. Ce sont des lieux immenses, de vrais décors de films. Quand on est là-dedans, on ne voit pas les heures passer.

PREMIUM : Il doit y avoir assurément beaucoup d’audace dans cette approche ; vous est-il déjà arrivé quelques « surprises », des aléas ?

D. de R. : Il y a toujours des surprises. On peut par exemple se retrouver bloqué dix heures sur un cargo abandonné parce qu’on a oublié la marée. Ou voir deux énormes chiens de garde lancés droit sur nous alors qu’on a la neige jusqu’aux genoux, en ayant voulu s’approcher d’un cimetière d’hélicoptères russes. Ou encore réaliser que le seul moyen de voir ce coffre-fort de banque, c’est de descendre par la structure de la cage d’ascenseur, avec plusieurs dizaines de mètres de vide sous les pieds. C’est aussi ça qui est prenant quand on explore, on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Finalement, le chemin parcouru compte presque autant que le lieu en lui-même.

PREMIUM : Y-a-t-il un site dans lequel vous n’êtes pas parvenu à pénétrer?

D. de R. : Plus d’un même. Mais il faut parfois persévérer ou faire preuve d’ingéniosité pour pénétrer des sites plus difficiles d’accès. Comme cette ancienne prison, qui paraissait imprenable. Après de nombreux repérages et essais infructueux, de changements de plans, j’y suis arrivé. La satisfaction était encore plus grande !

PREMIUM : Vous avez collaboré avec Red Bull, très impliqué dans les « activités » dites extrêmes. Huit épisodes ont été consacrés sur leur chaîne à des explorateurs urbains, dont vous. Qu’avez-vous pensé de cette expérience ? Avez-vous des projets avec d’autres marques ?

D. de R. : Une superbe expérience ! Nous avons tourné un épisode en France et un autre au Kazakhstan. L’aventure a été aussi excitante qu’enrichissante et je suis très content du résultat. Par la suite j’ai eu la chance de travailler avec Google, pour la campagne digitale et le film Curio-Cité, visant à faire découvrir Paris sous un autre angle. Depuis quelques années je collabore aussi avec Nikon, avec qui j’ai réalisé ma série The Line. C’est un accomplissement de pouvoir travailler avec de telles marques.

PREMIUM : Enfin, citez-moi les trois sites que vous avez immortalisé et qui vous ont laissé la plus belle empreinte artistique.

D. de R. : Difficile de se limiter à trois sites ! Il y a tellement d’endroits que j’ai adorés… Je citerai d’abord deux régions, qui m’ont inspirées dans leur ensemble. Il y a les Etats-Unis, que j’ai traversés pour réaliser la série Urban Escape (ainsi que le film du même nom). La multitude de lieux, de paysages et d’ambiances est inégalable. Dans une toute autre atmosphère, l’Europe de l’Est et ses constructions soviétiques m’a laissé un souvenir impérissable. Enfin, il y a le Cosmodrome de Baïkonour et ses reliques de la conquête spatiale, unique au monde !

 

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