Tom Ford, le style à la perfection

Tom Ford est une énigme de la mode moderne. Son style est aussi naturel qu’idéal, de même que ses valeurs. Premium s’immerge dans le monde Ford, l’homme et la marque. Par Karen Anne Overton

Si l’on devait choisir un mot pour décrire dignement Tom Ford, cela serait “perfection”. Tout, de son costume sur mesure uniformément noir et ses chaussures en cuir immaculées à son nœud de cravate, est impeccable. Même sa barbe – qu’il admet retoucher de touches de couleur – est d’un noir encre et habilement stylisée, sans pour autant que l’on s’en rende compte. Dans cette optique, on peut être pardonné de supposer que le reste de sa vie en soit de même, mais le nabab de la mode devenu impresario de film dissipe rapidement ce mythe. « Ce que vous voyez n’est qu’illusion, », dit-il. « C’est une image qui ne reflète pas la réalité et certainement pas ma véritable vie. Lorsque je suis à la maison, le glamour ne joue aucun rôle. Cependant, une fois loin de chez moi, lors des défilés ou lors d’événements sociaux, la marque est bien évidemment aussi soignée que vous pouvez l’imaginer, et cela devrait d’ailleurs être le cas pour chacun d’entre nous. Nous sommes tous notre propre marque ».

Un boulimique de la création

De cette force pionnière dans la mode depuis ses débuts – en tant que Creative Director chez Gucci et Yves Saint Laurent – Ford a bâti un empire d’un seul homme d’une valeur de 300 millions de dollars. Il habille les plus grandes stars, possède plus de 100 magasins à travers le monde et parvient à jongler adroitement entre l’encensement presque constant des critiques et un mariage réussi avec le journaliste Richard Buckley. Tout cela, conjugué aux exigences de la paternité (Jack, son fils de quatre ans) n’est apparemment pas suffisant pour le fringant quinquagénaire. Après avoir assouvi son appétit pour la réalisation avec le poignant A Single Man en 2009, nominé aux Oscars, il a récemment émerveillé Hollywood avec la suite tant attendue, Nocturnal Animals. Tandis que A Single Man était un pan de cinéma contemplatif et réservé, son deuxième essai est sombre, troublant et extrêmement violent. Se basant sur le livre de Austin Wright, Tony and Susan, Amy Adams joue le rôle de Susan, une galeriste d’art à succès dont le monde parfait s’effondre à la réception d’un manuscrit rédigé par son ex-mari, joué par Jake Gyllenhaal. Les fans de Ford retrouveront dans Nocturnal Animals son style et son univers visuellement riche, mais ceux plus habitués à sa sensibilité européenne pourraient être surpris du caractère Américain du film… avec ses chapeaux Stetson, ses larges prises de vues d’autoroutes poussiéreuses et la démarche typique de l’Etat du Sud. « Je pense que la situation de Susan et la juxtaposition dans laquelle elle se trouve sont des choses auquelles je peux m’identifier », dit-il. « Il y a cette attraction et répulsion, luttes constantes avec soi-même ». « Et certes, le monde éclatant et superficiel est fortement coloré, très criard. Mais l’histoire intérieure qui se déroule au Texas est très naturelle ; aux teintes et tonalités profondes, terreuses. Et c’est ainsi que je perçois ces mondes et leurs vastes différences », explique le designer. « Ceci est représentatif de ma propre existence et du contraste entre mes nombreuses vies. Et lorsque je dis nombreuses vies, je me réfère à mes foyers à LA et Londres, qui sont très différents l’un de l’autre. J’ai fini par accepter le fait que les vies que je mène sont très différentes les unes des autres également. J’ai également une demeure au Nouveau Mexique – ce que peu de personnes savent – je sens qu’ils sont presque surpris de cette autre facette de ma personnalité qui monte à cheval ». Né au Texas, on pourrait s’attendre à un tel attachement envers son pays natal s’il n’y avait eu sa célèbre déclaration au New York Times selon laquelle il devrait quitter les Etats-Unis s’il devait un jour devenir un bon designer, déclarant avec audace que « être trop stylé aux Etats-Unis est perçu comme de mauvais goût, tandis que les Européens l’apprécient ». Pourtant, Ford reconnaît avoir pleinement accepté son héritage, pendant au moins une partie du processus de tournage. « Bien sûr, j’ai porté un costume sur le tournage, » dit-il, ajoutant avec un sourire ironique, « sauf lorsque nous tournions au Texas, où je portais des bottes de cowboy et un chapeau ».

Le costume est une armure

Tout comme Albert Elbaz et son penchant pour les nœuds papillons, les règles de la mode établies par Ford ne sont pas seulement une tenue mais aussi un personnage, ainsi que, révèle-t-il, une forme d’armure. « Je me sens plus confortable en costume », déclare-t-il fermement. « Je me sens faible autrement, et laissez-moi vous dire que jamais je ne porterai de baskets ; toujours des bottes ». Sans surprise, la plus prodigieuse des superstars de la mode n’est pas très adepte de tendances, suggérant même par le passé que c’est la poursuite de l’illusion de la poule aux œufs d’or qui l’a épuisé et surmené à la suite de son expérience chez Gucci ; à une époque, il était chef designer à la fois pour Gucci et Yves Saint Laurent (suite à l’acquisition du premier par le dernier), ce qui a probablement fait de lui l’homme le puissant du monde de la mode. En conséquence, sa ligne éponyme créée en 2006 suit une esthétique plus simplifiée. « La raison pour laquelle je me présente d’une façon restreinte et contrôlée est parce qu’une grande partie de ce qui rend mes vêtements si spéciaux est la ligne, la coupe, la couture – toutes ces choses qui seraient perdues lors d’un défilé. Il est presque nécessaire d’exagérer lors d’un défilé », explique-t-il. « Lorsque je crée des vêtements qui j’espère dureront longtemps, il s’agit d’être le meilleur dans la façon de présenter ces habits de sorte que le consommateur y réponde ». « La mode n’a pas besoin d’être audacieuse et captivante. Parfois, les choses les plus attirantes sont essentiellement les plus simples. Ce que nous constatons est que, au fil du temps, le design évolue en phases. Psychologiquement, nous devenons trop habitués à un certain style et voulons en adopter un autre – je pense que c’est la nature humaine ».

« Les gens savent ce qui leur va et ce qui ne leur va pas »

Avec des magasins partout dans le monde et des vêtements, produits cosmétiques, lunettes et parfums Tom Ford disponibles dans la plupart des principaux grands magasins, il est juste de dire que l’Américain multi-facettes et naturellement charismatique a renforcé sa place sur le marché… bien qu’avec des costumes pour homme à plus de €4.000 il semble s’adresser à une catégorie (et une morphologie) bien particulière de clients. Il y eut par exemple l’incident présumé dans les années 2010 lorsque le milliardaire italien Jean Pigozzi, qui mesure 1.90m et possède une taille tout aussi généreuse, a déclaré que la raison pour laquelle il ne pouvait rien trouver à sa taille chez Tom Ford était parce que le designer soucieux de son image ne voulait pas « d’homme aussi gros et gras que lui » dans ses magasins. « Je n’ai de préjugés à l’égard de personne », dit-il. « Je tiens à dire que mes vêtements sont dessinés pour une certaine forme et un certain type. Les gens savent ce qui leur va et ce qui ne leur va pas ». « C’est comme voir quelqu’un vêtu de mes vêtements de la tête aux pieds », continue-t-il. « Ils ne sont pas destinés à être portés de la sorte – vous pouvez essayer d’affirmer votre look à l’excès, tout comme vous pouvez ne pas faire assez d’efforts ». « Mais la réelle approbation de tout vêtement vient de l’intérieur. Les gens savent lorsqu’ils présentent bien car ils se sentent grandis. Ils n’ont pas besoin de mon approbation ou de celle de quelqu’un d’autre – c’est ce qu’offre la mode…une confirmation intérieure. Et c’est la raison pour laquelle nous ne cessons d’y revenir ».