Passion joaillière

Septembre, Place Vendôme, Paris. C’est par un jour automnal et ensoleillé que l’on s’est glissés dans tout l’univers de l’emblématique maison joaillière Boucheron. Découverte de leur hôtel particulier et de leur pétillante créatrice, Claire Choisne.

Fouler les dalles de l’hôtel particulier Boucheron, c’est quelque chose. Quand la porte gigantesque s’ouvre, côté historique rue de la Paix, on pressent que l’on pénètre dans un lieu qui a une histoire pas comme les autres, de celle qui nourrissent l’imaginaire. L’Hôtel de Nocé, car c’est ainsi qu’on l’appelle, a refait peau neuve fin 2018, un timing parfait pour célébrer son 160ème anniversaire. Mais ce bâtiment est plus ancien encore. Il date de 1717 et a accueilli en ses murs de nombreuses grandes familles, notamment la Comtesse de Castiglione, personnalité royale connue pour être la plus belle femme de son siècle. Quand Frédéric Boucheron décide d’installer ses ateliers au 26 Place Vendôme en 1893, il est le premier joaillier à s’installer sur cette place.
La restauration de ce lieu est une sublime réussite car elle allie la modernité, le design contemporain et le respect de son histoire. Le 26 Place Vendôme, classé monument historique depuis 1930, retrouve ainsi ses volumes d’origine; les hauteurs sous plafond reprennent leur ampleur parla suppression de certains demi-niveaux. Les mosaïques et les moulures sont redessinées. Pour cela, l’architecte en chef des monuments historiques Michel Goutal a effeuillé près de trois cent ans d’histoire afin de retranscrire au mieux l’écrin d’antan. Et c’est le talent du décorateur Pierre-Yves Rochon qui a permis de redonner cet éclat actuel et néanmoins volontairement marqué par les époques. Entre œuvres d’art et objets chinés par Rochon même, on a cette douce impression que les générations qui se sont succédées depuis 1893 y ont laissé leur touche personnelle. Une prouesse de style en harmonie avec le savoir-faire et l’approche de la maison. Sur les quatre étages où logent la boutique, l’atelier et quelques espaces dédiés, on y perçoit cette volonté d’en faire un lieu de rencontre et de vie. Le mobilier est tout en rondeur, afin de laisser circuler et d’échanger avec plus de chaleur. Les luminaires sont grandioses et nombre d’entre eux utilisent le cristal de roche, matière fétiche de Frédéric Boucheron. Dans cet univers commun cohabitent pourtant des univers divers, comme ce salon chinois créé par Frédéric Boucheron à la fin du XIXe, soigneusement conservé. Ou ce jardin d’hiver, qui grâce à son immense verrière, ses tonalités nature ou émeraude (on vous laissera choisir) et des chants d’oiseaux en fond sonore vous projettent dans un petit Éden réinterprété. C’est d’ailleurs dans cet espace que l’on retrouve la sublime collection bestiaire de la Maison, comme si ces animaux précieux ne pouvaient se trouver plus bel écrin dans cette demeure.
Cette restauration brillante, respectueuse des codes contemporains et de son patrimoine, fait un écho raffiné et en même temps concret du travail de Claire Choisne, en charge des créations Boucheron depuis 2011. Elle a redonné un souffle de fraîcheur, de poésie, tout en honorant un héritage joaillier prodigieux. Réinterpréter sans dénaturer, c’est là tout le pari délicat et pourtant habilement relevé. C’est ainsi dans cette ambiance feutrée, luxueuse et familiale que l’on a pu échanger avec Claire et parler sensibilité, passion, créations et diamants évidemment.
PREMIUM : J’ai pu découvrir que la Maison Boucheron avait des thèmes de prédilection, mais si vous deviez citer vos thèmes favoris à vous, quels seraient-ils ?
Claire Choisne : La nature, l’architecture et la couture. En arrivant chez Boucheron il y a huit ans maintenant, j’ai parcouru les archives pour essayer de comprendre ce qu’était un bijou Boucheron et ce n’était pas évident car elles sont extrêmement riches et variées. Il n’y a jamais eu la volonté de les synthétiser. Donc ça donne beaucoup de richesse mais en même temps on a envie de canaliser un peu. Dans ses archives, Boucheron a travaillé sur toutes ces périodes que sont l’Art Déco, l’Art Nouveau, etc. Il y a un peu de tout, j’avoue que c’est une belle source d’inspiration.
PREMIUM : Mais justement, avec le poids de l’histoire de Boucheron, comment arrive-t-on dans cette maison et parvient-on à créer des pièces avec sa propre patte ?
C.C. : C’est une bonne question. Je me la suis posé juste avant d’arriver et ça s’est fait naturellement. Il y a le poids mais surtout le plaisir de notre passé, de nos archives. Je ne les vois pas comme quelque chose d’antinomique à la création d’une pièce nouvelle et contemporaine. Ça m’a pris un peu de temps pour en arriver là. Plus de regarder stylistiquement ce que je pouvais trouver dans ces archives, je me suis demandé la philosophie derrière tout ça, en particulier ce que Frédéric Boucheron avait envie de nous raconter. Et cette philosophie est applicable sur une pièce actuelle. C’est ce que je tente de faire. À mon sens – et j’adorerais que ce soit confirmé mais c’est ce que je ressens – c’est avant tout une liberté de créer. C’est quelqu’un que ne s’est pas conformé aux normes de la joaillerie de son temps; il a inventé des techniques, comme pour le collier Point d’Interrogation qui était totalement novateur à l’époque (conçu sans fermoir et muni d’un ressort caché afin de s’enrouler autour du cou) et qui est une idée de génie pour moi. Et pareil pour les matières qu’il a utilisées, c’était le premier à travailler le cristal de roche. C’était étrange de travailler une matière qui était moins précieuse, et l’associer à des diamants et autres pierres pour en faire une pièce de haute joaillerie. Et derrière tout cela, derrière cette liberté de créer, on a le sentiment qu’au final c’était très dirigé vers la femme, qu’elle devait avoir plaisir à porter ces bijoux, qu’elle aurait du style avec, pour l’époque évidemment. Je pense qu’il pensait à elles.
PREMIUM : Et pensez-vous qu’il est plus facile de créer pour une femme lorsqu’on est une femme ?
C.C. : J’imagine que c’est plus facile et instinctif que pour un homme. Parce que j’adore porter des bijoux et que du coup j’ai quelques notions de ce qui est agréable à porter. Une boucle d’oreille qui fait plus de 25 grammes et que vous devriez porter tout un dîner, ça se transforme en cauchemar. Un collier pas assez souple, ça ne serait, non plus, pas très agréable. Avec mon équipe, on a tendance à se projeter sur les créations et on s’imagine : « Avec cette pièce je mettrais telle tenue, ou avec cette broche ». Presque comme un accessoire de très grand luxe.
PREMIUM : A ce propos, puisque vous avez l’air d’être une grande amoureuse de bijoux à titre personnel, avez-vous souvenir du premier bijou que vous avez porté et qui vous a donné une émotion particulière ?
C.C. : Ce ne sera pas le premier que j’ai porté mais celui qui m’a donné une émotion particulière, ce serait la bague que m’a offerte ma grand-mère. C’était une bague de famille qu’elle tenait elle-même de sa mère. C’était une très belle perle de Chine. J’ai aimé tout autant la valeur émotionnelle que la beauté de cette perle. J’ai très vite compris qu’il n’y avait pas seulement la valeur intrinsèque qui composait le bijou qui importe, mais aussi la valeur émotionnelle. C’est quelque chose que j’essaie de travailler naturellement dans les collections.
PREMIUM : De votre côté, si vous deviez parler de la plus belle création que vous avez signée depuis votre entrée chez Boucheron, laquelle serait-elle ?

C.C. : J’aurais envie de vous dire la prochaine. Parfois on associe notre joaillerie à quelque chose de poussiéreux, d’ancien ou de rétro, et ça ne doit pas l’être. Du coup, se reposer sur ses lauriers, se congratuler, pour moi ce n’est pas un moteur. Je préfère me motiver à ce que la suivante soit encore plus belle.

PREMIUM : Et du coup, oseriez-vous mentionner votre préférée chez Boucheron ?
C.C. : En fait, c’est beaucoup plus facile de parler du travail de quelqu’un d’autre que du sien. C’est le Point d’Interrogation. Je crois que c’est d’ailleurs le premier que Frédéric Boucheron a fait. C’était un point d’interrogation avec des feuilles de lierre. Nous l’avons même retravaillé, différemment mais assez proche des archives, des archives grandioses, car à un moment il ne faut pas réinventer ce qui est déjà beau. Je me souviens de la découverte des archives lorsque je suis entrée chez Boucheron, ça m’a marquée. Déjà la pièce joaillière est sublime. Esthétiquement c’est vraiment quelque chose. Puis la technique, qu’on ne voit pas. On a l’impression d’avoir une branche de lierre enroulée autour du cou. Je trouve excellent autant son cerveau de joaillier que son cerveau de créateur.

PREMIUM : Que ce soit pour les créations Boucheron ou celles sur-mesure pour les clients, avez-vous des matières ou des pierres précieuses que vous aimez particulièrement travailler ?

C.C. : Oui, toute matière qui va m’aider au mieux à retranscrire le concept, l’idée. On souhaite toujours, dans les collections, raconter une histoire. Pour moi il est important qu’un bijou ait du sens. Et comme Frédéric Boucheron, on ne se met pas de limite sur la matière. On va bien sûr utiliser des pierres précieuses car c’est un pré-requis, mais on ne peut pas s’empêcher d’y associer des matières qui peuvent sembler étranges et qui pourtant nous permettent de bien exprimer notre idée. Par exemple, dans la collection Les Fleurs Eternelles, il y a évidemment des pierres précieuses magnifiques au cœur de ces bagues mais on n’a pas hésité à travailler de vrais pétales naturels. Bien sûr cela aurait été techniquement bien plus simple de paver ces fleurs de pierres et diamants, avec un panache de couleurs, c’est maîtrisé depuis très longtemps. Et comme le message que l’on voulait donner c’était rendre à la nature l’éternité qu’elle n’a pas, on n’a pas hésité à travailler une matière qui n’est pas habituelle en joaillerie. On a déjà utilisé du sable pour une collection réalisée avec le Maharadja de Jaipur pour exprimer l’émotion qu’il avait eue en visitant l’un de ses palais dans le désert du Thar ; on a fait un collier qui exprimait cela, avec à l’intérieur une coque en cristal de roche, et dans ce cristal de roche on a mis du sable du désert du Thar. Il n’y a pas de limite, ni de matière préférée… Après j’ai quand même un petit faible pour le cristal de roche car il permet de faire beaucoup de choses. Déjà il s’associe magnifiquement bien avec le diamant. On peut jouer avec sa transparence, on peut créer des effets d’optique, on peut le polir et le dépolir et jouer avec le mat, on peut le tailler et le sculpter, etc. Je trouve que c’est une matière légère et poétique.
PREMIUM : Avec votre beau parcours de créatrice joaillière d’aujourd’hui, observez-vous des changements dans la relation que les femmes ont avec les bijoux ces dernières années ?
C.C. : Je ne sais pas si sur la joaillerie j’ai une vision assez longue mais en tout cas j’ai le sentiment, par rapport à mes débuts, que la femme est au cœur du sujet pour de vrai. Avant, quand on pensait au bijou, c’était quasiment tout le temps comme le bijou-cadeau ou comme objet pour affirmer son statut. Aujourd’hui je vois davantage de femmes qui viennent et qui achètent des bijoux pour elles, pour les porter. Elles sont moins sur le bijou d’apparat mais plutôt sur le plaisir de porter réellement la pièce et de vivre avec. On réfléchit plus sur comment créer un bijou avec lequel elle se sentira encore plus belle avec. C’est d’ailleurs comme cela que l’on a créé la collection Jack. À la base c’est un bracelet qu’on peut choisir de porter aussi bien en bracelet, en collier, en sautoir, on peut même en faire une ceinture. C’est une chaîne serpent très souple et le fermoir ressemble aux prises Jack. On peut donc clipser pleins de Jack les uns aux autres, et c’est notre idée de bijou modulable, adaptable à la vie de tous les jours. Moi très concrètement, ce sont les bijoux que je porte.