Le petit prince de la mode

Le Mythe Yves Saint Laurent : de ses premiers pas chez Christian Dior à sa propre maison de couture, YSL est devenu une véritable icône de style dans le monde entier. Premium revient sur les traces de ce styliste révolutionnaire. Par Annie Esch

LES PREMIERS PAS
Yves Mathieu-Saint-Laurent est né en 1936 en Algérie Française, à Oran, et est décrit comme un jeune garçon sensible et timide. Très tôt dans l’adolescence, vers 14-15 ans, il joue déjà au grand couturier lorsqu’il découpe, dans les magazines de sa mère, des silhouettes de ses mannequins favoris qu’il habille ensuite à l’aide d’encre ou d’aquarelle.
À l’âge de 17 ans, il s’inscrit à un concours (Secrétariat International de la Laine) dont le jury est composé de couturiers célèbres comme Hubert de Givenchy et Christian Dior : il rafle le troisième prix de la catégorie « robe » qu’il va récupérer à Paris accompagné de sa mère. C’est là-bas dans la capitale qu’il rencontre, grâce aux relations de son père, celui qui aura une influence décisive sur le cours de sa vie et de sa carrière : Michel Brunhoff, rédacteur en chef de l’éminent magazine Vogue (Paris). En septembre 1954, âgé de 18 ans et tout juste bachelier, Yves Saint Laurent vient s’installer à Paris et entame des études à la Chambre Syndicale de la Haute Couture… Où il ne restera que quelques mois. Toutefois, il participe de nouveau en novembre 1954 au concours du Secrétariat International de la Laine où il est cette fois-ci lauréat des premier et troisième prix, toujours dans la catégorie « robe ». Sa robe de cocktail en crêpe noir, qui remporte le premier prix, est confectionnée dans les ateliers d’Hubert de Givenchy. Lors de ce concours, c’est un certain Karl Lagerfeld qui décroche le premier prix dans la catégorie « manteau » à vingt et un ans.
Michel de Brunhoff suit toujours le jeune Yves, avec qui il entretient une correspondance. Quand notre styliste en devenir lui présente des croquis en juin 1955, il en est troublé, stupéfait par la ressemblance avec des lignes de Christian Dior, et décide de les montrer au grand Dior. Brunhoff dit de lui « De ma vie je n’ai rencontré quelqu’un de plus doué, si le petit un jour devient grand, vous penserez à moi… » Ce même mois, Saint Laurent rencontre Dior et se fait embaucher immédiatement, tellement le couturier est frappé par le talent du jeune homme.
LES ANNÉES DIOR
Quelques mois après son arrivée dans la capitale française, Yves Saint Laurent accède au studio de Christian Dior. Pendant plus de deux ans, Saint Laurent va apprendre aux côtés du maître. Alors qu’il se chargeait d’abord de décorer les boutiques, Saint-Laurent se voit rapidement confier plus de responsabilités. En juillet 1957,

quelques mois avant sa mort, Christian Dior balance à son directeur administratif Jacques Rouet « Yves Saint Laurent est jeune, mais il a un immense talent. Dans ma dernière collection, j’estime que sur 180 modèles, il y en a 34 dont il est le père. Je pense que le moment est venu de le révéler à la presse. Mon prestige n’en souffrira pas. ». Au décès de ce dernier, le 24 octobre 1957, Yves Saint Laurent lui succède et devient à 21 ans le plus jeune couturier du monde.
À l’enterrement de Christian Dior, Pierre Bergé y est également présent avec son compagnon de l’époque, le peintre Bernard Buffet. Saint Laurent et Bergé ne se connaissent pas et ce n’est que quelques mois plus tard qu’ils feront enfin connaissance. Catapulté à la tête artistique de la maison Dior, Yves n’a que quelques mois pour préparer la collection du printemps-été 1958 dont la présentation est prévue le 30 janvier. Comme à chaque fois qu’il réalisait des croquis pour Christian Dior, il part se ressourcer et s’envole pour Oran ; de ce séjour éclosent plus de 600 dessins en quinze jours. « Il est revenu début décembre. Dans cette première valise, il y avait tout. La rigueur. La ligne. La transparence. Un jet. » déclare Anne-Marie Munoz, sa fidèle collaboratrice. C’est alors que le 30 janvier 1958, date à laquelle Yves Saint Laurent présente sa première collection pour Dior, le jeune couturier est proclamé le « Petit Prince de la mode ». Ses silhouettes, plus légères, flottent autour du corps. Les lignes se font plus géométriques, comme en témoigne sa fameuse collection ‘Trapèze’. C’est la consécration… Et Pierre Bergé est là pour y assister.
Yves Saint Laurent instaure un style au cours des six collections qu’il signe chez Dior de 1958 à 1960, et s’affranchit des diktats de l’élégance bourgeoise des années 50. En somme, il libère la femme. Mais en septembre 1960 il est contraint de s’engager dans l’armée française pour prendre part à la guerre d’indépendance en Algérie. Des ateliers dorés parisiens au territoire algérien conflictuel et brutal, le choc est trop grand. Le délicat Yves est complètement dévasté, déprimé, au point d’être admis à l’hôpital. Et c’est dans cet état qu’il apprend la terrible nouvelle de la bouche de Pierre Bergé: Dior le licencie et le substitue par Marc Bohan. YSL lui rétorque “Nous allons créer une maison de couture toi et moi, et tu la dirige- ras”. Et c’est ce qu’ils ont fait.
LA NAISSANCE DE L’EMPIRE YVES SAINT LAURENT
C’est Pierre Bergé qui s’affaire à rassembler les fonds nécessaires à la création de la maison Yves Saint Laurent ; il vend son appartement et signe un contrat avec un investisseur américain. C’est donc grâce à Bergé que la maison ouvre ses portes le 4 décembre 1961 dans la capitale parisienne.
Le retour du ‘Petit Prince de la mode’ est particulièrement attendu. Pour la présentation de sa première collection éponyme le 29 janvier 1962, la foule et tout le gratin se pressent : La Comtesse de Paris, la Princesse Anne, la Baronne de Rothschild, Roland Petit et Zizi Jeanmaire, Geneviève Fath, Françoise Sagan, etc, tous viennent assister à sa renaissance. Et c’est de nouveau un succès. « On attendait la collection d’un jeune homme de demain, on a vu la collection d’un maître aujourd’hui. » affirme la presse. Sa collection est à l’image du premier vêtement présenté, un caban porté avec un pantalon blanc et des mules. Le style Saint Laurent est ainsi né, imprégné par le confort et l’assurance du vestiaire masculin.
Le reste fait partie de l’histoire de la mode avec un grand ‘H’. Passionné de peinture, il crée en 1965 la robe Mondrian, inspirée par l’art des couleurs primaires du peintre néerlandais. En 1966, il ose le smoking pour femmes : pour la première fois, les femmes sont libres de porter un pantalon-veste à la garçonne, tout en se sentant indéniablement féminine. En 1967, il introduit la veste saharienne parfaite pour jouer les explorateurs romantiques et avec laquelle il passionnera ses amies et muses, Betty Catroux et Loulou de la Falaise. En 1968, il inaugure la transparence lorsqu’il exhibe sur ses défilés des vêtements transparents qui laissent apparaître la poitrine… Les magazines ont beau refuser de les publier, leur portée révolutionnaire les précède. Yves Saint Laurent était cela également, une ode à l’émancipation de la femme.
Les codes de la communication sont eux aussi redéfinis par le couturier qui n’hésite pas à se faire égérie de son propre parfum : le photographe Jeanloup Sieff tire un portrait du couturier nu afin de promouvoir son Eau de Toilette pour Homme. Et manifestement Saint Laurent se prend au jeu de la provocation. De cette approche émane un autre scandale en 1977, lorsqu’il décide de baptiser son parfum pour femmes avec le nom d’une drogue: Opium.

De ces quelques bribes quoique marquantes de sa vie, on peut y décoder un fait : Yves Saint Laurent est modernité. Sa relation homosexuelle avec Pierre Bergé est de notoriété publique alors que toute la société est en pleine révolution sexuelle. Il est aussi le premier à faire défiler pour ses collections des mannequins africaines ou asiatiques, probablement sensible à l’exotisme de par ses origines oranaises. Sa ligne de prêt-à-porter de luxe, dénommé SAINT LAURENT rive gauche, fait aussi sa petite révolution dans le monde de la mode et inspire grand nombre de couturiers qui finissent eux aussi par s’extraire de la haute couture exclusive. Dans son sillage et son effervescence créative, il a entraîné de nombreuses célébrités, telles que Catherine Deneuve. Sa contribution dans le monde de la mode est telle que Yves Saint Laurent est le premier designer à qui le Metropolitan Museum of Art de New York (MET) a consacré une rétrospective de son vivant (en 1983).
Après l’achat de la marque par Gucci, le designer a continué à concevoir la ligne de haute couture tandis que Tom Ford s’occupait de la collection de prêt-à-porter. Onze ans après sa mort, le mythe et la maîtrise de l’esthétisme de Saint Laurent n’ont jamais cessé d’être et de s’afficher fièrement sur la griffe qui porte toujours

son nom. Plus de quarante années de passion, de mode, de carrière qui sont encore célébrées à travers le monde, que ce soit par les musées qui lui sont dédiés à Paris ou à Marrakech, ou par le cinéma. YSL de ses initiales nous a laissé en héritage un style et des tenues intemporelles.
« Chanel a donné la liberté aux femmes. Yves Saint Laurent leur a donné le pouvoir. Il a quitté le territoire esthétique pour pénétrer sur le territoire social. Il a accompli une œuvre à portée sociale », résume Pierre Bergé la nuit de la disparition de son ‘autre’. Chapeau bas Monsieur.
LA FONDATION PIERRE BERGÉ-YVES SAINT LAURENT
La fascinante relation qu’ont entretenu le mécène et le créateur pendant quelques décennies a permis de donner vie à la maison Yves Saint Laurent. La fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent en est donc son prolongement et veille à conserver et faire rayonner l’œuvre du couturier. Reconnue d’utilité publique, elle organise de nombreuses initiatives et expositions. Jusqu’au 05 janvier 2020, découvrez au musée Yves Saint Laurent de Paris une sélection inédite de cinquante modèles haute couture.