karim rashid, un designer haut en couleur

Karim Rashid, roi de la couleur, s’est imposé sur la scène internationale du design comme une véritable légende. A la pointe de l'innovation depuis plus de 20 ans, le designer-architecte d'origine égyptienne ne s'arrête jamais, en témoigne ses 3000 créations en cours d'édition. Ce natif du Caire nous livre ces quelques mots… colorés ! Par Eléonore Arnold

PREMIUM : Vous travaillez dans différents univers (design, architecture, graphisme) avec diverses marques, qu’est-ce qui motive toutes vos collaborations ?

Karim Rashid : Je n’ai pas une préférence, mais dernièrement, j’ai apprécié l’expérience immersive dans la création d’intérieurs et d’immeubles. Je me suis toujours considéré comme un pluraliste. Lorsque j’étais étudiant, je n’aimais pas l’idée de spécialisation et j’admirais des gens créatifs qui touchaient à de nombreux aspects de la culture visuelle. J’aime l’idée générale de la Fabrique d’Andy Warhol (l’un des plus célèbres studio d’artiste du monde) dans laquelle toutes les disciplines des arts majeurs appliqués étaient représentées, un endroit d’ouverture. Ainsi, je m’étais fait la promesse que lorsque j’aurai mon propre bureau, je garderais cet esprit ouvert en touchant à tous les aspects de notre paysage physique, y compris le design d’intérieur et d’immeubles. J’avais dans l’idée aussi d’animer des conférences dans le monde entier… J’ai environ 40 projets en cours et chaque projet inspire perpétuellement le prochain. Je laisse le design inspiré mon art et mon art inspire le design, mais selon moi, le design est un acte sociale, politique, économique. La créativité n’est pas suffisante dans le design. Le design doit avant tout répondre aux problèmes de fonctionnalité, d’esthétisme, de procédés de fabrication, répondre aux questions écologiques du matériau, la commercialisation, la diffusion etc. Plus nous sommes en adéquation avec le monde commercial, plus notre travail est pertinent. Le design consiste à créer l’utopie physique de notre vie quotidienne. J’aime la vie, le design, l’art, la musique, l’amour et les gens passionnés.

D’où vous vient cette inspiration pour la couleur ?

Y a-t-il des designers qui ont inspiré ou influencé votre travail ? La couleur est l’un des plus beaux phénomènes de notre existence. Pour moi, la couleur est essentielle. Elle a ce pouvoir de toucher nos émotions, notre psychisme, et notre être spirituel. Aujourd’hui, nous vivons dans le bel âge de la liberté numérique. L’effacement numérique des frontières a permis une démocratisation de la créativité dans laquelle nous pouvons exprimer notre individualité. La couleur joue un grand rôle dans la façon dont nous nous exprimons et nous distinguons au quotidien. Pourquoi devrions-nous nous cacher et ne pas s’assumer en tant qu’individu ? Lorsque je conçois un objet ou travaille sur un projet, je suis assez pragmatique sur le choix des couleurs. Je m’intéresse d’ailleurs à la création d’une palette de couleurs pour un restaurant et il s’avère que le vert est l’une des couleurs les plus propices pour un dîner. Certaines teintes de roses aussi créent un sentiment de bien-être, d’énergie ou d’esprit positif. La couleur est donc souvent déterminante selon les projets demandés. Les designers qui m’ont inspirés ? Je respecte et apprécie particulièrement les œuvres de certains designers et architectes comme Alessandro Mendini et Studio Alchymia, Luigi Colani, Philip Starck, Ross Lovegrove, Gaetano Pesce, Zaha Hadid, Toyo Ito, Ettore Sottsass, et mon frère Hani.

Vous êtes né au Caire, est-ce que votre héritage, culture égyptienne influence votre travail ?

Je ne peux pas dire que mon origine égyptienne a consciemment façonné mon approche du design, mais il est clair qu’inconsciemment, nous sommes tous influencés par notre ADN. Je me suis rendu compte il y a environ 10 ans que mes symboles étaient semblables aux hiéroglyphes égyptiens. Je n’y avais jamais pensé avant et je me demande comment j’ai pu développer ce langage durant 30 années. Je suis née en 1960, il m’a fallu 44 ans avant de retourner en Egypte après que ma famille l’ait quittée pour l’Angleterre en 1962, j’avais donc seulement 2 ans lors du déménagement. Quand je suis revenue au Caire, j’ai senti couler dans mes veines l’exubérance de la ville, comme si elle m’était familière. C’est un endroit exotique phénoménal où les origines de nos civilisations humaines sont omniprésentes. Mais dans le même temps, tout cela m’est étranger et ne fait pas partie de ma culture. J’étais trop jeune quand j’ai quitté le pays et ma mère étant anglaise, nous ne sommes jamais retournés en Egypte, n’avons pas tellement échangé sur cette culture, donc de ce fait, je n’ai jamais appris l’arabe. Je suis à moitié anglais et j’ai passé beaucoup plus d’années en Angleterre et au Canada et aux USA qu’en Egypte.

De quelle manière commence votre processus créatif ? Est-ce que vous commencez par dessiner, faire des recherches, méditer ?

Chaque projet est différent et généralement le processus de création aussi. C’est ma diversité qui m’offre la possibilité de créer des synergies entre les idées, les matériaux, les comportements, l’esthétique et le langage d’une typologie à une autre. Je remplis les carnets de croquis avec mes idées, mes concepts et ensuite j’apporte mes créations au studio. Il est impératif de commencer avec le concept et de développer par la suite une forme autour de cette idée. Mon équipe transforme par la suite mes idées en 3D et s’occupe du processus de production, de la recherche des matériaux…

Parmi l’ensemble des vos créations, de laquelle êtes-vous la plus fière ?

Je suis très fier d’avoir reçu 5 doctorats honorifiques et 400 awards ces 20 dernières années. C’est vraiment un honneur de recevoir ces prix mais je pense que la véritable récompense est de voir mes objets dans des habitations, constater que mes espaces de vie sont appréciés et compris par les gens. Ce qui est absolument génial, c’est de voir que des millions de personnes me suivent sur Facebook, j’ai toujours vu le design comme quelque chose de populiste et non pas d’élitiste.

Avec qui aimeriez-vous collaborer dans le futur ?

J’adorerais travailler avec Tesla, mais d’autres entreprises m’attirent comme Adidas, Bose, Boeing, Bang & Olufsen, Ferrero, H&M, T-Fal, Numark, Conair, Bionaire, Kartell, Herman Miller, Braun, IKEA, Vitra, Fiat, Vespa, Levi’s, les marques de mode également… Je pense que tous proposent des produits intelligents et ma philosophie, ma vision du design pourrait vraiment aider à façonner leur avenir de marque.

 

Crédits photos Portraits Karim Rashid : Lupe de La Vallina