Johnny Depp, l’essence du rock !

L'acteur a de nouveau prêté son image à la marque de haute couture pour le nouveau parfum Sauvage. L'occasion pour nous d'avoir un entretien avec le rebel du showbiz ! Photographer : Jean-Baptiste Mondino for Parfums Christian Dior - Styling : Samatha McMillen Grooming : Ken Neiderbaumer & Gloria Casney

26 novembre 2018 ,,

PREMIUM : Qu’est-ce qui vous a donné envie d’accepter la proposition de Dior pour le parfum Sauvage?

Johnny Depp : Primo, Dior est évidemment une Maison incroyable, unique. J’étais stupéfait que cette Maison s’intéresse à moi. Dior c’est ultra-chic, je n’aurais jamais imaginé qu’ils aient envie de travailler avec un type comme moi ! [rires] J’étais impressionné par l’idée de la campagne. Il y avait quelque chose de très naturel dans la relation avec Dior, on n’était pas dans un rapport purement professionnel. À aucun moment je ne me disais qu’on faisait autre chose qu’un travail de création. J’adore Jean-Baptiste Mondino… Il a un goût sûr, je lui fais entièrement confiance.

Vous êtes plutôt solitaire ?

J. D. : J’aime rester dans l’ombre, un peu en retrait. Je préfère l’obscurité à la lumière. Et Jean-Baptiste Mondino a saisi cet aspect de ma personnalité. Je suis quelqu’un de timide. C’est marrant, car quand je joue un rôle, je n’ai aucune limite. Je peux tout faire devant la caméra. C’est plutôt déroutant, d’être plus à l’aise devant une caméra qu’en étant soi-même. Si je devais prendre la parole pour porter un toast lors d’un dîner, je serais en vrac. Alors que quand je joue, un univers entier s’ouvre à moi. Jean-Baptiste saisit la part de moi qui n’aime pas reconnaître et parler de ces mots étranges : « la célébrité », « la gloire » et toute cette merde qui ne colle pas avec qui je suis.

D’après vous, qu’est-ce qu’être ‘masculin’. Comment le décrivez-vous ?

J. D. : Pour moi, un homme, c’est être un homme, un vrai. Il y a beaucoup d’hommes qui ne sont pas des vrais mecs. C’était essentiel pour moi d’avoir des figures masculines fortes dans ma vie. Mon père et mon grand-père, incontestablement. Depuis que je suis adulte, les hommes que j’ai eu la chance de côtoyer ou de bien connaître sont des héros, type Marlon Brando, qui était un grand ami mais aussi un mentor, un professeur, un frère… Il était tout. Lui, c’était un homme. Hunter Thompson aussi. Je pense qu’un homme, cela se voit dans les yeux. Quand t’es un soldat qui attend l’ordre de sortir des tranchées pour foncer vers l’ennemi et braver l’enfer de la guerre, que tu jettes un dernier coup d’œil à tes camarades avant d’y aller… Un homme c’est celui que tu vois, et tu sais qu’il sera là à tes côtés. Il sera là, prêt à tomber avec toi. Il t’aidera, il te soutiendra.

Existe-t-il un personnage que vous rêvez d’incarner ? Un rôle que vous n’avez pas eu l’occasion de jouer? Une figure historique ou contemporaine, quelqu’un qui vous inspire… ?

J. D. : Disons qu’il y a des personnages qui m’ont fasciné, ou surtout des livres qui m’ont hanté. Tu peux tellement aimer un personnage de livre. Prenons L’Attrape-cœurs… Mais il ne faudrait jamais voir une version cinéma de Holden Caulfield. Holden Caulfied devrait ressembler à celui que chacun voit dans son esprit, tel que J. D. Salinger l’a décrit. Il y a des personnages énormes, comme Picasso… Tu ne lui rendrais jamais justice, il vaut mieux ne pas y toucher. Ou Sur la route, par exemple. Ce livre de Kerouac était ma bible quand j’étais gamin. Il l’est encore, d’ailleurs, de plusieurs points de vue. Son influence est capitale, il m’a aidé à grandir. Jamais je n’ai imaginé que ce livre devrait être adapté au cinéma. Je n’ai pas vu le film et je connais bien le réalisateur, Walter Salles, c’est un type sympa. Mais dans Sur la Route, Sal Paradise, c’est Jack Kerouac, non ? Oui, Sal Paradise c’est Jack. C’est donc difficile d’imaginer quelqu’un d’autre. C’est trop beau, il ne faut pas y toucher.

Quels réalisateurs ont eu le plus grand impact sur vous ?

J. D. : Tim Burton.

Pourquoi donc ? Comment définiriez-vous l’impact de Tim Burton sur votre carrière ?

J. D. : Quand j’ai rencontré Tim, je venais de tourner Cry-Baby de John Waters. Avant John, je jouais dans cette série télé, j’étais ce qu’ils voulaient pour pouvoir me vendre. Ils vendaient un produit, et j’en suis devenu un. Ils dictaient qui j’étais, ce que j’étais. Ce n’était pas moi qu’on montrait, c’était cette image qu’ils voulaient. Tout cela n’avait rien à voir avec moi, et je savais que ce n’était pas ma voie. Je voulais suivre ma propre route, tracer mon chemin. Quand John Waters m’a choisi pour Cry-Baby, j’ai fait un premier pas sur cette route. Mais quand vous faites le premier pas, vous savez que l’autre pied est encore derrière vous. Vous n’êtes pas à l’équilibre. C’est là que j’ai rencontré Tim, qui m’a choisi pour jouer son rôle, en quelque sorte, le rôle d’Edward aux mains d’argent, qui est une version de Tim, en fait. C’est là que je me suis retrouvé avec les deux pieds sur la terre ferme. J’avais trouvé mes fondations. À partir de là, la balle serait dans mon camp, je ferais mes propres choix : accepter ou refuser un film… C’était un tournant important.

Est-ce que cela tenait au personnage d’Edward et à la manière dont Burton vous dirigeait, à la liberté qu’il vous laissait, ou était-ce le style de ce réalisateur qui ne ressemble à aucun autre ?

J. D. : Il y avait quelque chose de très personnel pour Tim dans le personnage d’Edward, il le dessinait depuis qu’il était ado. Edward est né d’une émotion universelle, celle de se sentir mal dans sa peau, de manquer d’assurance, de se dire « j’ai peur de montrer mes émotions car je serai blessé » ou « j’ai peur de toucher quelque chose, peur de le casser ou de me blesser ». C’est plutôt universel comme sentiment. Tim m’a fait confiance, il m’a laissé interpréter Edward à sa place. Je pense que c’était déconcertant pour lui au début, vraiment étrange.

Diriez-vous que ce moment était mémorable ?

J. D. : C’était un tournant énorme. Je m’en souviens encore, je chialais en lisant le scénario, car je comprenais parfaitement ce personnage d’Edward et je savais que jamais on ne me choisirait pour le jouer. Je n’ai pas cru un instant que cela marcherait. J’ai failli annuler mon rendez-vous avec Tim, d’ailleurs. J’ai essayé, en tout cas. Je me disais à quoi bon, il va me prendre pour un acteur de série télé. Et là, il m’a donné le rôle. Pour revenir au sujet de mes inspirations, j’ai coupé 70 % des dialogues d’Edward dans le scénario original. J’ai coupé des phrases entières.

Parce qu’il y en avait trop ?

J. D. : Oui, il parlait trop. Ce qu’il ne disait pas était bien plus important que ce qu’il disait, c’est ce qu’il ressentait qui comptait. Il faut voir son émotion, non pas l’entendre, c’est mille fois plus important. C’est facile de dire « je t’aime » à quelqu’un, mais il faut pouvoir le montrer. On a besoin de pouvoir le montrer, alors j’ai coupé des dialogues entiers. Il y avait une réplique de Dianne Wiest dans le scénario : « Où est ton père ? » La réponse d’Edward était quelque chose comme : « Il est mort. » C’est plutôt définitif. Comment sait-il ce que c’est qu’« être mort » ? Il est totalement innocent, vous voyez. Comment peut-il le savoir ? Il ne dirait pas « Il est mort ». Alors j’ai changé la réplique en « Il ne s’est pas réveillé », qui en dit bien plus long, je trouve. C’était un truc incroyable pour Tim et pour Caroline Thompson, la scénariste. J’arrive et je leur dis que je veux couper ces dialogues, et ceux-ci, et ceux-là encore. Putain, ça n’existe pas un acteur qui veut couper ses dialogues. Mais moins il parlait, mieux c’était. Plus il « était » tout simplement, plus son personnage serait vrai.

Êtes-vous attaché aux personnages que vous incarnez ?

J. D. : Je m’attache à tous mes personnages. Il y a forcément une part de moi dans chacun d’entre eux, puisque le personnage doit être dans la vérité. Pour certains personnages, on se sent très sécurisé dans le simple fait « d’être ». Être Edward aux mains d’argent, par exemple, donc pouvoir poser un regard ultra- pur sur les choses, être totalement ouvert, c’était très sécurisant. Ce garçon ne mentirait pas pour dissimuler ses sentiments. Impossible pour lui de raconter des conneries, rien n’était prémédité ni préfabriqué, en jouant ce personnage je me sentais en totale sécurité. Après, tu peux avoir un personnage comme Raoul Duke dans Las Vegas Parano, d’après Hunter Thompson, ou encore celui de Jack Sparrow. Je me suis senti en sécurité en jouant le rôle de Hunter, oui. Je le connaissais très bien. Je connaissais Hunter, sa manière de parler, comment il allait réagir. Je l’ai étudié. J’étais une éponge. Je pourrais encore le jouer aujourd’hui. Tous ces personnages vivent encore en moi. En jouant Hunter à travers Raoul Duke, je pouvais tailler quelqu’un en pièces verbalement, tout en me sentant en sécurité.

Et la musique ? Est-ce que vous auriez aimé ne faire que de la musique ?

J. D. : La musique c’est cool, oui. J’ai été musicien. J’avais 12 ans quand j’ai commencé à jouer dans les soirées en plein air, où tout le monde boit de la bière. Puis à 13 ans – l’âge de la sagesse ! – j’ai commencé à jouer dans les clubs punks de Miami Beach, c’était trash. Je jouais un set et puis j’allais poireauter derrière, car j’étais bien trop jeune pour y être ! J’ai quitté l’école à l’âge de 15 ans. Je passais des nuits entières à jouer dans des clubs, je finissais vers 4 heures du mat et j’allais direct au bahut. Ça ne marchait pas, évidemment. J’étais musicien pendant toute mon enfance. Guitariste, c’est tout ce que je voulais être. Ça ne m’intéressait pas du tout de faire l’acteur ; j’ai commencé à jouer par pure nécessité. Quelqu’un m’a proposé de faire un film, j’ai dit oui, ça me permettait de payer quelques mois de loyer. Quand j’ai vu que cette route s’ouvrait à moi, je l’ai suivie. Je n’ai pas renoncé à mon rêve d’être musicien, seulement à l’idée de travailler comme musicien. Je me méfiais de l’idée que je pourrais tirer profit du succès que je rencontrais. Je ne voulais pas faire celui qui dit : « Cool, maintenant je peux faire de la musique parce que je suis connu. » Il fallait abandonner le rêve pendant quelque temps.

On dit souvent que vous êtes cool. Ça veut dire quoi pour vous ? Qu’est-ce qui est « cool » ?

J. D. : Cool, c’est plein de choses différentes. J’ai toujours pensé que quelqu’un de cool, c’est un individu qui est lui-même, tout simplement. Sans tricherie. Ces gens-là sont cool. Patti Smith est cool, elle est pure. Iggy Pop est cool, et il est pur. Jim Morrison était cool et pur. Marlon était cool et pur. Hunter… cool. Je discutais ce matin avec un type qui me parlait de son travail, il est thérapeute dans un centre pour les enfants atteints du VIH, ce sont des gamins qui sont adoptés. C’est tellement courageux de faire ce qu’il fait, de donner de sa personne. Il m’a vraiment impressionné, je l’ai serré dans mes bras. J’ai beaucoup travaillé avec la fondation Make-A-Wish. On rencontre des gamins qui ont subi des coups durs, qui doivent vivre avec une maladie d’adulte et beaucoup de douleur. Ils ne manifestent aucune peur, il n’y a que du courage dans leurs yeux… ça, c’est VRAIMENT cool. Dire que je suis cool, je ne vois pas trop le rapport. Peut-être parce que je suis tranquille, tout simplement.